Drame et horreur à Manchester
- 3 sept. 2017
- 6 min de lecture

Titre original : Manchester by the Sea
Réalisation : Kenneth Lonergan
Scénario : Kenneth Lonergan
Durée : 132 minutes
Casting : Casey Affleck, Michelle Williams, Lucas Hedges, Kyle Chandler, Gretchen Mol, Tate Donovan, Matthew Broderick
L'histoire : Suite à la mort de son frère Joe, Lee Chandler doit revenir à Manchester-by-the-sea pour s'occuper de son neveu Patrick mais va devoir affronter son douloureux passé.
Le 20 février 2017, John Truby décrivait ainsi le film Manchester by the Sea : "A family drama whose dominant ghost beat, episodic structure and complete lack of plot make it feel painfully slow. But I loved the anti-Hollywood honesty in the payoff". Six jours plus tard, le film décrochait l’Oscar du meilleur scénario original. Alors ? Manchester by the Sea c’est ennuyeux à mourir ou un des meilleurs films de l’année ? Mon analyse du scénario.

1/ Les dangers du passé :
Pour raconter l’histoire de Lee Chandler, il était nécessaire de revenir sur son vécu pour donner chair au personnage. Mais sur les 120 minutes de métrages, ce voyage dans le temps occupe quasiment une demi-heure. C’est long. Très long même. Il était impossible d’y remédier à travers un interminable prologue qui aurait scindé le film en deux parties totalement inégales.
Il fallait donc fondre ce récit antérieur dans l’histoire présente sous forme de flash-back qui peuvent, à leur tour, poser problème. Souvent jetés entre deux séquences de façon arbitraire, ces retours en arrière ont tendance à hacher l’action, rendant l’ensemble moins fluide et d’autant plus difficile à suivre pour le spectateur.
Je trouve que Kenneth Lonergan évite ces lacunes. Au fur et à mesure que Lee progresse dans l’histoire, les évènements du passé ressurgissent dans sa mémoire et apportent naturellement les informations manquantes au spectateur. Ils aident à la présentation du Héros en illustrant son point de vue. En ce sens, ce ne sont pas des retour sur l’histoire passée, mais la mise en image des pensées présentes de Lee. De plus, en scindant en deux une même séquence, ces flash-back ne freinent jamais l’action principale.
Par exemple, lorsque Lee est à l’hôpital au début du film (16’), il prend l’ascenseur pour aller chercher les affaires de son défunt frère. Les portes se ferment et nous plongeons dans ses souvenirs pour revenir au moment où Joe (Kyle Chandler) prend connaissance de sa maladie. La séquence se termine et nous retrouvons Lee dans l’ascenseur. Le flash-back illustre bel et bien la pensée du Héros au fur et à mesure que l’histoire se déroule, sans jamais casser sa continuité.
Alors bien sûr, cela participe à créer la structure épisodique évoquée par Truby, mais ne rend pas, à mon sens, le film plus lent. Au contraire même, je dirais que ces flash-back le dynamisent. Mais cela ne se fait pas sans conséquence.
2/ Deux parties, deux ambiances :

Les flash-back ont un autre atout : ils permettent de générer de la tension. L’acte 1 nous présente Lee comme un être asocial et autodestructeur qui paraît marqué par un drame personnel. On comprend petit à petit qu’il avait une femme et des enfants lorsqu’il vivait à Manchester. Or les deux petites filles semblent avoir disparu. Le spectateur, dans sa paranoïa immense et/ou sa recherche de sensationnalisme, imagine assez rapidement que la Mort est passée par là. Il sait également que les flash-back vont l’amener tôt ou tard à connaître la vérité.
Ce type de montage, pensé dès l’écriture, permet de faire monter la tension. On ne sait pas quand le drame va être montré, on ne sait même pas en quoi il consiste, mais on sait qu’il est inévitable. Cela génère une certaine appréhension avec ce que l’on appelle l’effet cocotte-minute.
La séquence de l’incendie, qui représente le Ghost de Lee dont parle John Truby, dure 12 minutes. C’est un long flash-back entrecoupé de rapides séquences du présent qui constitue le premier climax du film. Ce moment est définitivement le plus marquant de Manchester by the Sea et conclut sa première moitié. Le problème est que la suite souffre de la comparaison.
Sans effet cocotte-minute, la seconde heure perd en intensité et devient plus linéaire. Les flash-back n’ont plus leur place et Lonergan s’attelle alors au dilemme de Lee (rester ou partir de Manchester) qui reste le véritable cœur de l’histoire. Si la galerie de personnage n’avait pas été aussi réussie, le film nous aurait fait sombrer dans l’ennui. Mais la relation entre Lee et Patrick, ainsi que les deux personnages féminins (la mère de Patrick, Elise et l’ex-femme de Lee, Randi) maintiennent l’attention du spectateur jusqu’à ce fameux dénouement « anti-hollywoodien ».
3/ Hantise :
Contre toute attente, Lee décide à la fin du film de quitter Manchester-by-the-Sea (Massachusetts), en confiant Patrick au meilleur ami de son défunt frère, pour ainsi permettre à son neveu de rester dans sa ville natale. Mais pouvait-il en être autrement ? Pas vraiment à mon sens.
Contrairement à ce que pense John Truby, Lee a bien un objectif qui est de quitter Manchester. Il ne cesse pourtant de le répéter mais les éléments jouent contre lui (la terre est gelée et reporte l'enterrement de Joe, ce dernier lui demande dans son testament de s'occuper de Patrick). Il est effectivement très rare que l'objectif du Héros soit d'abandonner quelque chose (=une soustraction). C'est presque toujours l'inverse (conquérir le coeur de quelqu'un, trouver un trésor, accepter ce que l'on est... =une addition). Je pense que ce type de but est difficilement compréhensible par le public qui considère que le Héros doit toujours gagner quelque chose. Mais pourquoi Lee doit-il quitter sa ville ?
Le film de Kenneth Lonergan peut être résumé ainsi : « c’est l’histoire d’un homme qui doit revenir dans l’endroit qui le hante, au risque d’y être détruit ». Ce type d’intrigue rappelle le film d’horreur et notamment le sous-genre du film de fantôme. Les thèmes sont semblables (la mort, le deuil, la culpabilité), mais il semble manquer ici un monstre (bête, fantôme, zombie…). Pas si sûr…
Le Monstre, c’est Michelle Williams qui interprète Randi, l’ex-femme de Lee. Ce personnage pèse sur les choix du Héros, malgré sa faible présence à l’écran. Dans un premier temps elle tente de le piéger. Lorsqu’elle reprend contact par téléphone (78’), elle lui annonce être enceinte. Dans la séquence suivante, elle lui présente son nouveau conjoint (81’). Lee semble peiné par ses informations qui le poignardent en plein coeur, mais cela lui permet d’envisager de rester à Manchester. Si elle a réussi à se reconstruire ici, pourquoi pas lui ?

Sauf que les apparences sont trompeuses comme le montre le Combat Final entre Lee et Randi (115’), qui n’est rien d’autre que le second climax du film. La jeune femme est en fait prisonnière de cette ville qui la retient dans son passé. Elle n’a jamais tourné la page du drame et sa reconstruction n’est qu’une façade prête à s’écrouler. En affirmant aimer Lee tout en lui proposant de reprendre leur histoire (alors qu’elle vient de devenir mère avec un autre homme), elle tente de l’entraîner dans son désarroi et risque de le détruire. Cette attaque mortelle et inattendue fait fuir Lee (il ne peut pas la combattre) qui retombe immédiatement dans ses travers, comme le montre la seconde scène de bagarre dans un bar (118’) qui fait écho à la première de l’acte 1 (12’).
Pour enfoncer le clou, de vrais fantômes apparaissent lors d’une très courte séquence onirique. Les deux filles de Lee l’accompagnent sur le canapé pour lui annoncer qu’elles sont en train de brûler le sortant ainsi de sa torpeur pour empêcher le départ d’un nouvel incendie. Cet incident sans conséquence scelle la décision de Lee qui comprend que rien de bon ne l’attend ici. Le feu est une menace récurrente et les spectres du passé tenteront toujours de l’entraîner dans les ténèbres. Et lorsque l’on ne peut apaiser les fantômes d’une maison hantée, la fuite est la seule solution. Au fond, la fin choisie par Lonergan est évidente, mais elle va à l’encontre des attentes du spectateur, habitué aux happy end, d’où cette sensation de conclusion anti-hollywoodienne.
Pour résumer :
Même si j’apprécie énormément John Truby, je ne suis pas vraiment en accord avec sa courte analyse. Certes, Manchester by the Sea pêche par le rythme de sa seconde partie, mais Kenneth Lonergan évite bon nombre de pièges inhérents à ce genre d’histoire. De plus, ses nombreux points communs avec le genre horrifique éloignent le scénario du tout-venant en matière de dramaturgie et amènent à la meilleure conclusion possible. De là à décrocher la fameuse statuette dorée, il n’y avait qu’un pas que l’académie des Oscars n’a pas hésité à franchir.

Trucs et astuces :
1/ L'eau étant un motif récurrent, on aurait pu imaginer les filles de Lee mourir en mer. Mais cette famille maitrise parfaitement cet élément. Inconsciemment, le spectateur comprend alors que le feu est leur ennemi ultime, ce qui légitime en quelque sorte l'incendie meurtrier.
2/ Pour Patrick, la réparation du moteur du bateau est une revanche sur la mort de son père Joe. Ce dernier étant abandonné par un cœur défaillant, Patrick met un point d’honneur à réparer le moteur (le cœur) du chalutier.
3/ Patrick est un Mentor pour Lee dans le sens où il lui montre comment vivre. C’est aussi un ennemi dans le sens où il souhaite le voir rester à Manchester pour s’occuper de lui. Patrick est aussi l'image de Lee jeune : tombeur, leader, libre. Bref Patrick est un personnage protéiforme.
4/ Randi est l'image de Lee qui aurait fait le choix de rester à Manchester, et qui aurait donc échoué.
La carte du film











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