Le miracle Blade Runner
- 11 oct. 2017
- 6 min de lecture

Titre original : Blade Runner
Réalisation : Ridley Scott
Scénario : Hampton Fancher & David Webb Peoples
Durée : 117 minutes (version Final Cut)
Casting : Harrison Ford, Rutger Hauer, Sean Young, Daryl Hannah, Edward James Olmos, Joanna Cassidy, William Sanderson, Brion James, Joe Turkel...
L'histoire : Los Angeles, 2019. Après avoir massacré un équipage et pris le contrôle d'un vaisseau, les répliquants de type Nexus 6, le modèle le plus perfectionné, sont désormais déclarés "hors la loi". Quatre d'entre eux parviennent cependant à s'échapper et à s'introduire dans Los Angeles. Un agent d'une unité spéciale, un blade runner, est chargé de les éliminer. Selon la terminologie officielle, on ne parle pas d'exécution, mais de retrait...
Fusion simple
Dans l’univers des œuvres associant science et fiction, Blade Runner est l’une des plus belles constellations. Toutefois, il serait dommageable de passer outre son appartenance évidente au film noir, une des nombreuses déclinaisons du genre polar, du fait de son intrigue reconnaissable entre mille : un détective solitaire et penché sur la bouteille traque des clandestins dans le Los Angeles de 2019. Lors de ce jeu de piste, une femme fatale croise son chemin, remettant en question ses motivations tout en interrogeant sa véritable nature.
L’atout principal du script d’origine est de réussir à fondre les codes du film noir dans les thèmes propres à la science-fiction, sans jamais chercher à transcender l’un ou l’autre. Ce cocktail délicat n’aurait sans doute pas marqué les mémoires sans le génie visionnaire de Ridley Scott qui décida de lancer son troisième film à contresens de son scénario. Petite explication.

La question existentielle
Une ritournelle hante depuis 35 ans Blade Runner : Rick Deckard est-il un réplicant ? Lorsque la question est posée aux principaux intéressés, Hampton Fancher (le scénariste), Philip K. Dick (l’auteur de la nouvelle) et Harrison Ford répondent par la négative. De son côté, le grand timonier Scott affirme le contraire en multipliant les versions « cut » sur galettes numériques.
Après 117 minutes passées à bord du Blu-ray estampillé Final Cut, force est de constater que les éléments venant au secours du réalisateur britannique ne sont pas légion. Deckard n’en finit plus de se faire botter le cul par les Nexus 6, aucune aptitude physique particulière ne se dégage de lui, ses yeux ne luisent qu’une seule et unique fois dans le métrage (et certains parlent d’heureux accident sur le tournage), son comportement est on ne peut plus humain, oscillant entre solitude, cynisme, violence et alcoolisme, son chef voit en lui un vieux de la vieille, et le Dr Tyrell affirme qu’aucun robot n’est plus sophistiqué que le prototype baptisé Rachael.
Scott balaye toutes ses remarques d’un revers de la main en expliquant que Rick Deckard n’est rien de moins qu’un Nexus 7 dernière génération, à l’apparence et au comportement plus humain qu’humain. Pourquoi pas ? Rien d’étonnant à cela au vu des préquelles d’Alien (Prometheus et Covenant), empreins de questionnement mystico philosophique sur le thème de la création en plaçant au centre de sa narration l'androïde David (Michael Fassbender). Cependant, la manière reste discutable.
Un film est un univers à part entière et charge est au réalisateur de le faire comprendre et accepter au spectateur. Une fois ce pacte conclu entre les deux partis, il n’est plus possible d’enfreindre ses règles, au risque de faire s’effondrer l’univers entier du film… et donc le film lui-même. Expliquer que Deckard serait un super Nexus, alors qu’il se comporte comme un humain sans n’avoir aucune caractéristique physique des réplicants (ces yeux devraient s’illuminer beaucoup plus souvent dans la pénombre) me paraît être très dangereux.

Je pense qu’il s’agit d’ailleurs de la principale erreur de Ridley Scott sur Prometheus et Covenant. En reprenant la franchise Alien, il décide d’en changer les codes. Tout semble identique au volet de 1979, mais tout est légèrement décalé (le cycle de l’Alien est différent dans Prometheus, nous ne sommes pas sur LV426, mais sur LV223, etc.) ce qui donne l’impression que le réalisateur triche en ne jouant plus avec les codes qu’il a lui-même créés, ce qui explique en partie les relatifs échecs de ces films. C’est d’ailleurs le paradoxe de ces préquelles : elles répondent à l’univers d’Alien, mais traitent de thèmes plus en accord avec ceux évoqués dans Blade Runner.
Il serait cependant fort prétentieux de ma part d’affirmer que Scott à tort quand il donne son point de vue sur Deckard, mais je ne peux m’empêcher de penser qu’il se trompe de méthode, car le film se suffit à lui-même.

Comme de l’eau de roche
Blade Runner est une œuvre sur les apparences. Il n’est pas anodin qu’une de ses premières images soit une pupille en très gros plan, intimant au spectateur de faire attention à ce qu’il voit, ou ne voit pas. Car tout est ici affaire de regard et de transparence.

Le Dr Tyrell représente bien cet aspect du film avec son visage dissimulé sous d’imposantes lunettes suggérant qu’il ne perçoit pas les choses, ou du moins qu’il avance à l’aveuglette. Lorsque Roy, persuadé de son propre échec, élimine son créateur en lui crevant les yeux, il ne fait que s’en prendre à la grande faiblesse du scientifique. Cette mise à mort est évidente en ce qui concerne son sens.
Les vêtements des personnages reflètent également cette idée. Lors du premier retrait, Zhora peine à dissimuler ses formes sous son imperméable (transparent) alors que Deckard lui tire dans le dos, la faisant s’effondrer à travers plusieurs vitrines (transparentes). La plupart des réplicants répondent d’ailleurs à ce code vestimentaire. Pris est moulée dans son justaucorps pour affronter le blade runner et Roy, avec son regard envoûtant de clarté, s’éteint torse nu. Comme si ces choses n’avaient pas de vices cachés, comme s’ils n'étaient que ce qu’ils semblaient être, c’est à dire humain. Leur quête de survie répond d’ailleurs à un instinct primaire, leurs émotions paraissent décuplées et Roy va même jusqu’à sauver d’une mort certaine Deckard, là où le blade runner aurait sans doute terminé sa mission sans aucune compassion. « Plus humain qu’humain », telle est la devise de Tyrell. Mais cette humanité n’est rien de moins que leur ultime faiblesse.

Car Rachael ne répond pas à ses règles. Ce Répliquant qui s’ignore plus ou moins, est revêtu d’habits sophistiqués effaçant son corps du cou jusqu’aux genoux, son regard ténébreux reste opaque lorsqu’il ne scintille pas dans l’obscurité et une légère fumée semble constamment la protéger du reste du monde. Rachael n’est pas lisible comme les autres réplicants, elle se cache, dissimule ses pensées, ses sentiments et sa violence qui la relie à Deckard. Il me semble que le traitement de cette femme fatale, comme il est restitué dans le film, est représentatif du scénario originel qui devait, non pas se demander si Deckard était un réplicant, mais se poser la question sur l’humanité de Rachael. Elle l’est aux yeux du blade runner et il s’agit pour moi de la véritable conclusion du film.
La possibilité d'un film
Mais cette théorie fait l’impasse sur le personnage de Gaff qui reste le véritable prisme à travers lequel l’histoire prend sa forme. Qui est ce blade runner incarné par Edward James Olmos ? Comment est-il au courant pour la Licorne rêvée par Deckard ? N’est-ce pas juste une simple connexion entre les deux hommes ? Les théories sont multiples. L’interprétation de ce personnage conditionne la compréhension du film. Certains pensent qu’il ne sert à rien, d’autres imaginent que Deckard n’est rien de moins que son réplicant, et les derniers ont en tête qu’il est lui-même un réplicant en fin de vie, comme toute la lignée des blade runner (qui seraient donc des réplicants… chasseurs de réplicants). Je vous laisse les plaisirs du Net pour approfondir ses théories toutes défendables sans jamais être justes, car Blade Runner n’est pas un film enfermé dans une seule vérité, c’est une oeuvre qui oscille au gré de son spectateur

Lorsque Tonton Scott a décidé de faire de Deckard un réplicant en allant contre son scénariste et son acteur principal, il a réussi, par je ne sais quel miracle, à équilibrer à la perfection son intrigue en l’émancipant de sa singularité pour la rendre multiple. Pour faire simple, le spectateur n’a pas besoin de s’adapter au film, c’est le film qui s’adapte à lui, comme s’il était interactif, vous offrant l’occasion de voir ce que vous vouliez y voir. Que Deckard soit un réplicant ou pas, peu importe ! Vous seul avez la bonne réponse, mais un doute persistera toujours dans votre esprit.
Bien sûr, on ne peut que s’incliner devant l’époustouflante direction artistique de ce chef d’œuvre, mais je reste intimement convaincu que son miracle provient de là. Blade Runner n’est pas un film de Ridley Scott, Blade Runner appartient à chacun de nous.

La carte du film











Commentaires